Chapitre 1 : Prologue

Mon père était un homme exceptionnel. Affable et bienveillant, il parlait avec beaucoup d’aisance. Il captivait son auditoire par la justesse de ses arguments, et propageait ses opinions sans avoir besoin de se mettre en avant. Il émanait de lui un tel sentiment de rigueur, de courage, de conviction, d’esprit de décision, de sincérité et d’honnêteté que l’on sentait immédiatement qu’il avait l’étoffe d’un chef.

Ses collaborateurs étaient frappés par son intelligence et la perspicacité de ses anticipations. Il savait recruter ses collaborateurs et la plupart d’entre eux ont poursuivi au service de l’État une brillante carrière. Il entretenait un esprit d’équipe et communiquait son enthousiasme à tout son entourage. Il n’oubliait jamais d’être exigeant et il était très économe des deniers de l’État.

Après avoir été directeur de cabinet du Président du Conseil, il fut préfet, haut-commissaire en Indochine, président de la Compagnie Nationale du Rhône et, s’il s’est pleinement donné dans l’exercice de ces fonctions, le poste qui lui a laissé le meilleur souvenir fut celui de directeur général des Beaux-Arts qu’il occupa de 1932 à 1934. Toute sa vie, il se tint au courant des restaurations faites par les Monuments Historiques. A partir de 1949, mes parents ont pris chaque été leurs vacances à Biarritz que ma mère affectionnait. Aussi, pour voir des monuments récemment restaurés, tout en s’arrêtant dans de bons restaurants, la route Paris-Biarritz pouvait passer par Brest ou Gap.

En 1960, il atteignit la limite d’âge fixée à 70 ans pour les présidents des entreprises nationales. Il continua encore pendant 18 ans de siéger dans quelques conseils d’administration de sociétés industrielles et bancaires. Surtout, il était membre, et souvent présidait, d’innombrables associations auxquelles il insufflait un dynamisme certain.

Quand j’étais enfant, je l’ai peu vu car il travaillait beaucoup et ses fonctions lui imposaient le soir de nombreuses mondanités. Le dimanche, il nous emmenait voir un site, un monument ou un musée. Bien souvent sur la route du retour, la voiture faisait un détour pour qu’il puisse constater l’état d’avancement d’un chantier : C’était ce qu’il appelait « faire d’une pierre deux coups ». Quand je devins adolescent, il aimait me questionner sur mes idées ou mes projets, mais il ne donnait jamais de conseils ; il préférait écouter.

Il fut très actif jusqu’à son dernier jour. Il a consacré sa vie au service de la République et s’est efforcé, de manières très diverses, de participer à l’évolution de la France de demain. Il m’avait offert un exemplaire du célèbre poème de Rudyard Kipling « If », traduit par André Maurois, avec cette dédicace : « A mon grand fils Alain, ce poème dont j’ai fait la règle de ma vie ».

Mon père m’avait également donné une autobiographie qui tenait en trois feuillets. Je m’en suis contenté jusqu’à ce jour de mars 2010 où, lors d’une cérémonie commémorant le naufrage du Jouet des Flots dans la Baie des Trépassés, le Préfet du Finistère a mentionné qu’Émile Bollaert avait été sous-préfet de Brest. Comme ceci ne figurait pas dans l’autobiographie, j’ai écrit au préfet pour lui faire respectueusement observer qu’il avait commis une erreur, mais il m’a répondu en démontrant qu’il avait raison. Je découvris alors avec stupéfaction que cette autobiographie était incomplète. Depuis, je me suis efforcé de la compléter, et c’est ainsi que j’ai maintenant le plaisir de vous présenter les différentes étapes d’une vie bien remplie. Certaines informations ont nécessité une recherche laborieuse, car mon père n’aimait pas parler de lui.

Comme j’ai une fâcheuse tendance à livrer l’information à l’état brut, je me suis efforcé de rendre la lecture plus attrayante en adoptant la présentation suivante :
– en caractères droits, j’énonce les faits,
– en italique, je précise le contexte ou j’ajoute des anecdotes.

Alain Bollaert