Chapitre 5 : Dans la Résistance

Eté 1941 : Regagne son domicile parisien.
Au 26 rue Vavin, Paris 6°, un appartement de 450 m² qu’il loue depuis 1933 dans un immeuble original à gradins construit en 1912 par l’architecte Henri Sauvage. Cet appartement, dont certaines pièces occupent deux niveaux, est en lui-même une véritable curiosité.

rue Vavin 

Travaille dans une société de courtage d’assurance (SGCA) et une société métallurgique (Forges de Strasbourg).

1942 : Prend contact avec les différents mouvements de résistance :
– l’Organisation Civile et Militaire (OCM) dirigé par Maxime Blocq-Mascart,
– le groupe Combat dont un dirigeant est Pierre Dejussieu-Pontcarral, un des fondateurs des Forces Françaises de l’Intérieur (FFI),
– le Groupe « Ceux de la Résistance » dont le dirigeant pour l’Est de la France est Gilbert Grandval,
– et bien d’autres …
Il prend pour pseudonyme le nom de Baudoin.
Sous couvert d’activités commerciales, effectue quatre voyages à Casablanca et à Alger où il rencontre des membres des Forces Françaises Libres basées en Angleterre.
1° novembre 1942 : Quitte Alger, sept jours avant le débarquement des Alliés.

20 janvier 1943 : Désigné par De Gaulle pour exercer les fonctions de préfet de police à la Libération ; il est assisté de Bernard Cornut-Gentille qui a donné sa démission de sous-préfet de Reims le 16 mai 1943.
1° septembre 1943 : De Gaulle et Giraud le nomment délégué général du Comité Français de Libération Nationale (à Londres et Alger) auprès du Conseil National de la Résistance (en France occupée) en remplacement du préfet Jean Moulin arrêté par la Gestapo le 21 juin 1943.
Emile Bollaert: décret du 1er septembre 1943 signé par De Gaulle et Giraud
Le décret du 1° septembre 1943 signé par De Gaulle et Giraud

Il est assisté du diplomate Jean Daridan ainsi que de Claude Bouchinet-Serreules et Jacques Bingen ces deux derniers venant du BCRA et précédemment adjoints de Jean Moulin.
Jean Moulin était le délégué général de De Gaulle depuis le 1° janvier 1942.
En outre, il avait créé le 27 mai 1943 le CNR dont il fut le premier président
Après son arrestation, le CNR élut Georges Bidault, du mouvement Combat, comme président.
Les deux fonctions de Jean Moulin furent ainsi dissociées.
Le journaliste Pierre Brossolette postula la place de délégué général du CFLN auprès du CNR, mais sa candidature ne fut pas retenue par De Gaulle qui lui préféra Émile Bollaert.
Beau joueur, ce fut Brossolette qui apporta à Émile Bollaert le décret le nommant délégué général.
Affecté au Commissariat à l’Intérieur (désigné comme ministre de l’Intérieur à la Libération).

Novembre 1943 : La Gestapo le recherche et, au milieu d’une nuit de novembre, perquisitionne dans son appartement, sans succès.
Se sachant recherché, il n’habite plus chez lui. Mais il vient, de temps à autre, prendre un repas en famille. Ainsi, quelques heures avant cette perquisition, il était venu dîner, mais sans rester coucher. Après la perquisition, il n’y est plus revenu.
Décembre 1943 – janvier 1944 : Tente à deux reprises, avec Brossolette, de gagner l’Angleterre par avion : à Cuiseaux (Saône et Loire) en décembre, puis près d’Azay-le-Rideau en janvier. Les avions espérés ne viennent pas en raison du mauvais temps.

2 février 1944 : Fait naufrage à Plogoff (Finistère) sur une pinasse de 14 mètres « le Jouet des Flots » en tentant, avec Brossolette et le lieutenant de vaisseau Le Hénaff, de rejoindre l’Angleterre, puis Alger.
Ce bateau avait été retenu pour rapatrier douze aviateurs britanniques, canadiens et américains dont les appareils avaient été abattus en France. Emportant au total une vingtaine de passagers, il devait rencontrer au large de l’île de Sein une vedette de la Royal Navy. En panne de moteur, il s’écrase sur les rochers.
Émile Bollaert ne sait pas nager et regagne le rivage, s’appuyant sur le mât brisé et couché à l’horizontale.
Le Jouet des Flots
Le Jouet des Flots

3 février 1944 : Arrêté avec Brossolette par les Allemands à Audierne (Finistère).
Incarcéré avec Brossolette à Quimper puis à Rennes, sans que les Allemands sachent leur véritable identité.
Claude Bouchinet-Serreules et Jacques Bingen assurent l’intérim d’Émile Bollaert jusqu’à ce que, fin mars 1944, De Gaulle nomme Alexandre Parodi délégué général du Comité Français de Libération Nationale auprès du Conseil National de la Résistance.

16 mars 1944 : Identifiés par la Gestapo de Rennes.
Le 15 mars, la Gestapo avait intercepté, sur la frontière espagnole, un message (non codé !) de la Résistance racontant le naufrage du Jouet des Flots, indiquant le nom des passagers et leur lieu de détention.

19 mars 1944 : Alerté, un haut responsable de la Gestapo, Ernst Misselwitz, vient spécialement de Paris et procède personnellement à leur transfert à la prison de Fresnes (Val de Marne).
Avant-guerre, il travaillait au consulat d’Allemagne à Lyon, où en fait, il surveillait le consul, dont la fidélité au régime nazi était jugée trop tiède. Il sera arrêté en octobre 1945, au nord-ouest de Berlin, par les services secrets français qui l’utiliseront comme indicateur du début 1946 jusqu’en 1949, ce qui soulèvera l’indignation de Serge et Beate Karlsfeld dans un article du journal Le Monde du 25 août 1983. La dernière partie de sa vie restera inconnue.
22 mars 1944 : Bollaert et Brossolette sont conduits à Paris, 84 avenue Foch, pour un interrogatoire sous la torture.
Brossolette se suicide en se jetant par la fenêtre du 5° étage pendant la pause-déjeuner des Allemands.
Emile Bollaert a raconté cette journée dans un discours prononcé en 1947 dont voici le texte :

« Pierre Brossolette, voici déjà trois ans que ce héros de légende a disparu ! On permettra à l’un de ses camarades, au compagnon des dernières heures de sa vie glorieuse, d’apporter ici le pieux témoignage d’une admiration sans bornes et d’un souvenir impérissable.
On a bien souvent reproduit l’étonnante carrière de ce fin lettré dont la trop courte vie fut un incessant combat pour les idées les plus généreuses, pour les réformes de structure qu’il estimait nécessaires à l’évolution de l’état moderne, pour la suppression des groupements d’intérêts et des privilèges qui, disait-il, dégradent la moralité civique en même temps qu’ils s’opposent au progrès social.
Je n’entreprendrai donc pas de retracer, après tant d’autres, l’unité de ce destin hors-série, de cette vie ardente d’où se dégage, à la vérité, une suprême passion, la passion de la France.
Je me bornerai, pour tous ceux de ses amis connus ou inconnus qui me font l’honneur de m’écouter, à évoquer les derniers mois de Brossolette, les derniers mois qui le conduisirent au sacrifice suprême.
J’avais rencontré Brossolette à diverses reprises à Paris et c’est lui-même qui, en mai 1943, était venu m’apporter de Londres les décrets me nommant successivement Préfet de police à compter du jour de la libération, puis Délégué général du Comité français de la Libération Nationale. Ces contacts, assez espacés tout d’abord, devinrent de plus en plus nombreux et je ne tardai pas à le prendre à la fois pour guide et pour conseiller.
La tâche était particulièrement dure et je souffrais beaucoup de ne pas connaître le personnel de Londres avec qui j’étais en communication. Un jour de novembre, je demandai donc à Pierre de m’accompagner à Londres et à Alger et de m’introduire auprès des nombreux amis qu’il avait dans l’une et l’autre villes.
En dépit des difficultés que présentaient les voyages clandestins, Brossolette n’hésita pas une seconde et se mit à ma disposition. Sans doute avait-il déjà entrepris plusieurs voyages de cette nature, mais c’était en saison plus clémente : cet automne finissant était assez pluvieux et les brouillards épais. La petite escadrille d’avions affectés à ces transports venait de subir d’assez lourdes pertes. Nous nous mîmes néanmoins en campagne dès le début de décembre et allâmes nous aposter, Brossolette dans le Nord, moi-même dans le Sud-Est dans l’attente d’avions réclamés impérieusement à Londres. Notre attente fut vaine : Pendant vingt jours, les messages ne cessèrent pas de nous annoncer l’ajournement de l’opération, mais le dernier quartier de la lune nous trouva à notre gîte provisoire frémissants d’impatience.
Nous rentrons donc à Paris ; Le temps se gâte tout-à-fait ; Vent, pluie, brouillard rendent impossible tout transport aérien. Nous ne prenons pas moins la résolution de faire une nouvelle tentative en janvier et cette fois-ci, nous allons tous deux en Touraine. Hélas ! Même déconvenue : les messages [de la BBC] « de Minos à Rhadamante » nous enlèvent peu à peu tout espoir de franchir la Manche par la voie des airs. Nous cherchons donc un autre moyen. La résistance bretonne nous le fournit : elle est en train de monter une opération avec un bateau à moteur qui, par une amère ironie, s’appelle le Jouet des Flots.
Je ne devais plus revoir Pierre que le 16 mars : Ce soir-là en effet, je suis brutalement extrait de ma cellule, conduit à la Cité Universitaire de Rennes qui servait de siège à la Gestapo et au cours d’un interrogatoire entrecoupé de matraquages, je m’entends poser la question : « Que faisiez-vous avec Brossolette ? » Nous sommes donc identifiés.

Le 19, par un dimanche ensoleillé, nous quittons Rennes enchaînés l’un à l’autre dans une conduite intérieure sous la garde de deux policiers. Nous arrivons au 84 de l’avenue Foch où nous passons la nuit. Toujours rivés l’un à l’autre et attachés à nos chaises sans pouvoir échanger autre chose que quelques mots à voix basse. Le 20, nous sommes écroués à Fresnes. Le 22, nous sommes ramenés avenue Foch ; Je le croise dans le souterrain de la prison ; Il me dit bonjour furtivement, mais je lis dans ses yeux une froide résolution.
Nous subissons un nouvel interrogatoire dans deux pièces contiguës ; J’entends ses cris comme il doit entendre les miens. Son interrogatoire se termine avant le mien ; Escorté de son bourreau, il rentre dans la pièce où je suis moi-même à la torture ; on le met au coin comme un enfant, la face tournée vers le mur. Il est midi. Nos policiers doivent aller déjeuner après une matinée aussi bien remplie. Nous sommes donc conduits au cinquième étage de l’immeuble, dans des chambres de domestiques transformées en cellules. Je ne devais plus revoir Pierre ; Ce n’est que quelques jours après que j’appris, par ces curieuses communications transmises à travers les murs de Fresnes, que Brossolette trompant la surveillance de son gardien s’était jeté de la mansarde voisine de la mienne et s’était écrasé au sol…
Et c’est ainsi qu’a disparu l’un des plus nobles héros de la Résistance, l’un de ces soutiers de la Gloire à qui la France doit d’être redevenue indépendante, d’avoir retrouvé son âme et de pouvoir marcher vers de nouveaux destins. »

Référence négative : « Pierre Brossolette ou les passagers de la lune » est un téléfilm réalisé en 2015 par Coline Serreau.
 Dans ce téléfilm, De Gaulle était un monarque autoritaire, entouré de courtisans, qui méconnaissait la situation de la France occupée, car il se fiait aux rapports de Jean Moulin qui ne comprenait rien au présent ni à l'avenir de la Résistance. Emile Bollaert était un vieil imbécile et Winston Churchill un fourbe. Seul, Pierre Brossolette détenait la Vérité et était le Prophète dont la France a été prématurément privée.
 Dans la présentation de la rediffusion de ce téléfilm, Télérama écrit dans son n° 3452 du 12 mars 2016 : « Pierre Brossolette mérite mieux que cette hagiographie maladroite ».
 Ce téléfilm est l'aboutissement d'une intense campagne de presse, utilisant ces mêmes thèmes, menée depuis avril 2013 par :
 - Mona Ozouf, historienne,
 - Sylvie Pierre-Brossolette, petite-fille de Pierre Brossolette et membre du Conseil Supérieur de l'Audiovisuel,
 dans le but d'obtenir le transfert des restes de Pierre Brossolette au Panthéon.
 Il faut souligner que cette campagne de dénigrement est en totale contradiction avec les nombreux témoignages antérieurs de madame Gilberte Brossolette, veuve de Pierre Brossolette.