Chapitre 7 : Retour en France, reprise du travail

29 avril 1945 : Rapatrié en France. il ne pèse plus que 45 kg.
Sur les conseils de son médecin, son épouse le soumet à un régime strict, ne lui augmentant ses repas que progressivement.
1° mai 1945 : Défile, en tenue de déporté, sur les Champs-Élysées.

Emile Bollaert lors du défilé des déportés sur les Champs-Elysées le 1er mai 1945

Emile Bollaert à l'Arc de Triomphe, avec le général Koenig, gouverneur militaire de Paris
A l’Arc de Triomphe, avec le général Koenig, gouverneur militaire de Paris

Il est surpris et amer de constater que, dans la nouvelle Administration d’après-guerre, figurent de nombreux faux résistants et anciens collabos. Publiquement, il n’en dira rien, car il se sent solidaire du corps administratif et il comprend la politique de De Gaulle qui cherche à reconstruire le pays avec tous les Français, fut-ce au prix d’une amnistie générale. Toutefois, dans ses papiers personnels, il a été trouvé un projet de discours en hommage à Jean Moulin, où il donne libre cours à son amertume. Cette diatribe, écrite au printemps 1947, a-t-elle été vraiment prononcée ? En voici le texte :

« Dans l’émouvante cohorte des martyrs de la Résistance, toutes les classes, tous les milieux de notre pays sont numériquement et qualitativement représentés et il n’est pas du droit d’aucun parti politique de s’en approprier la gloire. Certains ont pourtant assez souvent émis cette audacieuse prétention pour qu’aujourd’hui j’aie la fierté et le devoir de saluer la mémoire de Jean Moulin au nom du Parti radical et radical-socialiste et d’honorer, avec tous ceux qui se pressent ici, le grand Français qui entreprit de grouper tous les mouvements d’insurrection et créa le Conseil National de la Résistance.

On a bien souvent reproduit l’étonnante carrière de ce jeune et charmant collègue de l’Administration Préfectorale qui, avec un certain nombre d’entre nous, ne consentit point à accepter la défaite et le honteux armistice. Je n’y reviendrai pas, ou plutôt je ne voudrai y revenir que pour tirer la leçon de la vie de ce héros dont le martyre a fait le symbole même du patriotisme.

Jean Moulin n’eut pas besoin, en effet, de bien longues méditations, du spectacle ignominieux de l’oppression étrangère, des exhortations de nos puissants Alliés pour se dresser contre l’envahisseur. Dès juillet 1940, je dis bien dès juillet 1940, il est et il restera le fier Résistant aux côtés de qui les Mouvements de la zone Nord comme de la zone Sud viendront un à un se rassembler. Il était, au reste, assez entraîné à la lutte pour avoir, quelques années plus tôt aux cotés de son chef, dû faire front à de violentes attaques, sur l’origine et la nature desquelles une enquête, prochaine espérons-le, fera sans doute la lumière (1).

Pour tout dire, Jean Moulin avait l’âme d’un combattant. Patriote et républicain, il ne pouvait souffrir que la Patrie fût humiliée et la République bafouée. Et nous imaginons sans grand effort, nous qui avons de tout temps partagé ses sentiments, ce qu’étaient ses angoisses lorsqu’une clique d’aventuriers prétendait représenter la France en se roulant aux pieds de l’envahisseur et que les résistants ne se trouvaient qu’une poignée. Mais c’est peut-être de cette confrontation avec la guerre qu’il tira le meilleur de lui-même. Il était, lui aussi, de ces hommes qui croient suffisamment en la Liberté pour lui rester fidèles même lorsqu’elle est foulée aux pieds, qui croient suffisamment à la Vérité pour lui rendre témoignage même lorsqu’elle est odieusement défigurée. Et c’est au nom de la Liberté et de la Vérité qu’il entreprit cette tâche quasi surhumaine de grouper dans la clandestinité tous les Français qui pensaient comme lui et d’établir le contact avec celui d’entre eux qui, dans un message inoubliable, avait oser proclamer en pleine débâcle que la France avait sans doute perdu une bataille, mais qu’elle n’avait pas perdu la guerre.

C’est au nom de la Liberté et de la Vérité qu’il dégagea ce qui par la suite devait constituer l’esprit même de la Résistance, cet esprit qui ne tira son inspiration que du tréfonds de la conscience nationale, cet esprit qui ne s’est pas insurgé contre le nazisme pour s’asservir au despotisme de partis totalitaires, cet esprit enfin qui, résolument tourné vers le progrès social, ne le conçoit et ne le comprend pour notre Pays que dans la Liberté et par la Liberté.

La Liberté, mon brave, mon cher Moulin, en avons-nous assez rêvé pendant l’occupation ! Et que de projets, au reste, n’avions-nous pas formés ! Sans doute, les choses ne se sont pas déroulées telles que nous l’avions prévu. Oh, non pas que nous ayons été désavoués ni abandonnés. Bien au contraire, il y en a des résistants maintenant ! Plus que tu ne l’aurais supposé, et des héros, et des martyrs. Au point qu’on est un peu confus de n’avoir été que déporté et d’être encore vivant. Et tout ce monde-là pérore, et tout ce monde-là s’agite, et tout ce monde-là, dans l’ivresse de la délivrance ou parfois plus simplement du retour, s’est attribué des galons, des honneurs, des prébendes. Les uns jouent les fiers-à-bras qu’on n’avait pas revus depuis 1940. Les autres ont monnayé leur patriotisme…

Qu’est-ce que tu dis ? Que c’est ignoble, que cela n’est pas cela, la Résistance. Ah ! Mon cher, si tu les entendais ! Ils crient plus fort que nous : et ce qu’ils ont fait et ce qu’ils n’ont pas fait, « Et j’absous celui-ci ! » , « Et je condamne celui-là ! ». S’ils avaient eu ce cran-là en 43, tu ne serais pas mort et je ne serais pas allé au camp de concentration ! Mais, mon bon vieux, calme-toi. Ne regardons pas ces vasières. Ton sacrifice, ton sublime sacrifice n’aura pas été vain : Le Boche n’est plus là et nous avons gagné la guerre ! »

Nota (1) : En 1936, Jean Moulin, chef de cabinet du ministre de l'Air Pierre Cot, prend part aux livraisons clandestines d'armes et d'avions au gouvernement républicain pendant la guerre d'Espagne. Ce qui provoque bientôt une violente polémique, certains hommes politiques l'accusant d'être un agent de Moscou.
 Après sa mort, de 1950 jusqu'en 1977, cette polémique est reprise par des responsables de mouvements de Résistance, dont Henri Frenay chef du mouvement Combat, qui l'accusent d'avoir favorisé les résistants communistes en 1942 et 1943, puisqu'il était un agent de Moscou !
 C'est donc à la première phase de cette polémique qu' Émile Bollaert fait allusion.

1° juin 1945 – 31 mars 1946 : Commissaire de la République (préfet de région) en Alsace.
A pour directeur de cabinet Jean Wolff, pour chef de cabinet Jean Taulelle, pour conseiller culturel Henri Besseige.
Le préfet du Bas-Rhin est Bernard Cornut-Gentille, celui du Haut-Rhin René Paira.

Le maire de Strasbourg M. Frey et le commissaire de la République Emile Bollaert accueillent le général De Gaulle
En octobre 1945, le maire de Strasbourg M. Frey accueille le général De Gaulle

Il supervise une épuration efficace, sans heurt.
Un jour, les services de police croient détecter un réseau nazi clandestin. Une descente de police est organisée et Émile Bollaert tient à y participer personnellement. Les policiers découvrent un atelier de couture confectionnant une grande quantité de drapeaux et insignes nazis. Le directeur de l’atelier se précipite : « Messieurs, ce n’est pas ce que vous croyez : nous fabriquons des souvenirs de guerre pour les soldats américains ! » Émile Bollaert éclate de rire et répond : « Et bien, continuez ! »
Il faut rappeler qu’à cette époque, l’appétit des soldats américains pour les « souvenirs de guerre » dépassait toute imagination : Roland Bollaert, fils aîné d’Émile Bollaert, rapporte qu’en 1943, en Italie, lorsqu’il était brigadier dans un régiment de blindés (le 4° régiment de spahis marocains), ses camarades et lui, ont échangé, auprès de soldats américains, un lot de pistolets allemands contre un char en état de marche ! Le numéro du char fut maquillé et ce char circula et combattit en surnombre, jusqu’à ce qu’un char de la compagnie fut détruit. Le numéro du char détruit fut alors peint sur le char américain et le tour fut joué !

Il organise la réinstallation des Alsaciens qui avaient fui l’annexion.
Il est dans les meilleurs termes avec l’évêque de Strasbourg Mgr Weber, l’église alsacienne étant toujours sous le régime du Concordat.
Leurs relations ne sont pas exemptes d’humour : Quand Émile Bollaert signale à Mgr Weber le cas d’un curé qui, dans ses sermons, freine le processus de réintégration de l’Alsace dans la République française, l’évêque proteste : « Monsieur le Commissaire, vous vous permettez de contrôler les sermons de mes curés ! » et Émile Bollaert riposte : « Oui, Monseigneur, je me permets de contrôler les agissements de mes fonctionnaires. » puisque les curés alsaciens sont payés par l’État.

Mgr Weber acceptera de venir le 20 décembre 1948 célébrer le mariage de Jacqueline Bollaert et Albert Guénard dans l’église Saint-Louis-des-Invalides.

Il reçoit successivement le sultan du Maroc Mohammed V (accompagné de son fils, le futur roi Hassan II) et le bey de Tunisie venus inspecter leurs troupes stationnées en Allemagne.
Le Sultan Mohammed V parle couramment le français et, naturellement s’adresse à Émile Bollaert en français. Quand il s’est adressé à Alain Bollaert pour un détail matériel, il a posé une question en arabe, que le prince Moulay Hassan a traduite. Car un gamin de 14 ans n’était pas digne d’être l’interlocuteur du Sultan.

Emile Bollaert avec le sultan du Maroc Mohamed V le 21 juin 1945
Passsage à Strasbourg du sultan du Maroc le 21 juin 1945

Le général Jean de Lattre de Tassigny, commandant les troupes françaises d’occupation en Allemagne a son quartier général à Lindau, au bord du lac de Constance, mais il vient presque chaque dimanche à Strasbourg, ces visites étant souvent l’occasion d’une prise d’armes.
De Lattre avait un grave défaut : il n’avait aucun souci de l’heure. Un jour, à la fin d’un déjeuner qui s’était prolongé de manière excessive, de Lattre donna enfin le signal du départ en s’adressant, en haussant le ton, au maire de Strasbourg, Roger Frey, qui était en face de lui : « Mon cher maire, n’est-il pas temps de voir nos troupes ? » et le maire lui répondit, sur le même ton, avec son accent alsacien à couper au couteau : « Cela tépend, mon chénéral, du temps que fous foulez les faire attendre ! »

Emile Bollaert avec le général De Lattre de Tassigny
Avec le général De Lattre de Tassigny

Fin mars 1946, Émile Bollaert adresse une note sur le Concordat en Alsace-Moselle à Édouard Herriot, redevenu simple député à l’Assemblée Constituante, et qui depuis 1920 était préoccupé par cette question du Concordat. Herriot en accuse réception dans une lettre très élogieuse du 8 avril 1946 :

« Assemblée Nationale Constituante
Paris, le 8 avril 1946

Mon cher Bollaert,

Merci de m’avoir envoyé cette note qui, dans sa complication forcée, me paraît très bien faite. Elle me rappelle de pénibles souvenirs et m’apporte, comme à tous, d’intéressants renseignements.
Les conclusions me paraissent sages, sauf que je vois de graves inconvénients à mettre le Vatican dans le circuit. La question est nationale ; elle doit se régler entre Français. Les autorités religieuses pourront consulter leur chef. Pas nous.
Vous avez fait de l’excellent travail. Chacun le dit. Les délégués au Congrès m’ont parlé de vous avec des larmes dans la voix. Je vous tiens pour apte à tout.
Affections
E. Herriot

P.S. : Comme vous avez bien fait de ne pas entrer à la Constituante ! »

Edouard Herriot remercie Emile Bollaert pour une note sur le concordat
Edouard Herriot remercie Emile Bollaert pour une note sur le concordat

La mission d’Émile Bollaert en Alsace prend fin le 31 mars 1946, du fait de la suppression des Commissaires de la République.

20 décembre 1946 – 7 novembre 1948 : Conseiller de la République (sénateur) élu par les députés de l’Assemblée Nationale par 531 voix sur 582 votants.
Inscrit au groupe du Parti Radical et Radical-Socialiste.
Vice-Président de la Commission de l’Intérieur.

le sénateur Emile Bollaert

16 janvier 1947 : Participe au Congrès de Versailles où les Chambres réunies en Parlement élisent le premier président de la Quatrième République, Vincent Auriol, socialiste.