Chapitre 8 : L’Indochine en mars 1947

Émile Bollaert est nommé Haut-Commissaire de France (gouverneur général) en Indochine le 5 mars 1947.
Pour comprendre son action, il est nécessaire de rappeler les évènements qui se sont produits en Indochine de septembre 1939 à mars 1947.

En 1939, l’Indochine, ou Union Indochinoise, était une fédération de cinq états :

  • le royaume du Cambodge, protectorat français. Norodom Sihanouk en deviendra roi en avril 1941,
  • le royaume du Laos, protectorat français,
  • l’état du Tonkin, protectorat français,
  • l’empire d’Annam, sous l’empereur Bao Daï depuis 1926, protectorat français,
  • la Cochinchine, colonie française.

Les populations des trois derniers états, appelés les trois Ky, sont en quasi-totalité annamites, la plus grande exception étant située sur les plateaux du Sud de l’Annam.
L’accord Darlan-Kato de juillet 1941 donne aux forces japonaises l’accès à toute l’Indochine sans limitation d’effectif. La présence de l’armée japonaise se transforme en véritable occupation par le coup de force du 9 mars 1945 au cours duquel est fait prisonnier le vice-amiral Jean Decoux, gouverneur général nommé par Vichy le 25 juin 1940 ; Decoux restera interné 45 jours.

Le 24 mars 1945, De Gaulle fait une déclaration évoquant la liberté de l’Indochine, mais en termes très vagues, et surtout en repoussant l’idée de l’unification des 3 Ky. Il évoque son projet de création d’un Commonwealth à la française, l’Union Française, qui ne sera officiellement constituée que le 27 octobre 1946.
Le 2 août 1945, lors de la conférence de Postdam à laquelle De Gaulle n’est pas convié, les Alliés décident que les Britanniques et les Chinois seront chargés de désarmer les Japonais (les Britanniques au Sud du 16° parallèle et les Chinois au Nord). Le 16° parallèle passe à 50 kilomètres au Sud de Hué, la capitale de l’empire d’Annam.
Le 13 août 1945, le parti communiste Vietminh constitue un Comité de Libération du peuple vietnamien.
S’ensuit du 17 août au 3 octobre une période de troubles : Tant à Hanoï qu’à Saïgon, les vietnamiens et les colons commettent de nombreuses et graves exactions, aucune des armées présentes ne voulant assurer le maintien de l’ordre.
Aux environs du 16 août, le Vietminh envoie aux autorités françaises un télégramme proposant des mesures transitoires avant une indépendance envisagée dans un délai de 5 à 10 ans. On lui répond que le gouvernement français accepte de négocier. Mais Ho Chi Minh part pour Hanoï et aucune suite n’est donnée à cet échange jusqu’au 28 septembre.

Le 25 août, Bao Daî est contraint d’abdiquer en faveur du Vietminh.
Le 2 septembre à Hanoï, Ho Chi Minh proclame la République Démocratique du Viet-Nam (RDVN).

Les Chinois entrent au Tonkin en force (130.000 hommes) le 28 août 1945, désarment les soldats français comme les soldats japonais, font main basse sur tout le commerce local et n’assurent pas la sécurité des civils français. Tout en faisant mine de déclarer le Vietnam indépendant, ils s’emparent de la totalité de l’administration. Cette mainmise devient si importante qu’il faudra négocier un traité à Tchoung-King le 28 février 1946 pour que la Chine reconnaisse la souveraineté de la France en Indochine et qu’elle retire ses troupes le 31 mars en théorie, mais en fait le 18 septembre 1946.

Les Britanniques arrivent à partir du 6 septembre 1945 à Tan Son Nhut, l’aéroport de Saïgon. Ce sont principalement des unités indiennes, placées sous les ordres du major général Gracey. Celui-ci aidera fortement à rétablir la présence française en Indochine. Il quittera l’Indochine le 28 janvier 1946 après avoir désarmé 54.000 Japonais.

De leur côté, les populations cambodgienne et laotienne, ainsi que leurs dirigeants respectifs, le roi Norodom Sihanouk et le prince Sisavang Vong, acceptent de revenir au statu quo ante.

Pour les trois Ky, voici l’évolution des évènements jusqu’en mars 1947 :
D’août 1945 à février 1946, le Vietminh se rend progressivement maître des montagnes et des campagnes du Nord et du Centre du Vietnam.
Le général de corps d’armée Philippe Leclerc de Hauteclocque, nommé Commandant en Chef le 15 août 1945, arrive avec un corps expéditionnaire le 5 octobre 1945, et se rend maître de la situation, au moins dans le Sud et le Centre du Vietnam. Le vice-amiral Thierry d’Argenlieu, nommé Haut-Commissaire de France en Indochine le 15 août 1945, arrive à Saïgon le 30 octobre. Les deux hommes ont été nommés le même jour par De Gaulle qui a voulu expressément que le Commandant en Chef soit sous les ordres du Haut-Commissaire. Les deux hommes ne s’entendent pas et le fait que Leclerc ait quatre étoiles et d’Argenlieu seulement trois n’arrange pas les choses. Ce point protocolaire sera résolu quand Thierry d’Argenlieu sera nommé vice-amiral d’escadre en mars 1946.
Le général de brigade Raoul Salan, délégué militaire du haut-commissaire, s’installe à Hanoï le 1° septembre.
Pour se soustraire à la pression chinoise qu’il juge très dangereuse, Ho Chi Minh entame le 28 septembre 1945 des négociations secrètes avec la France : Le 6 mars 1946, sous le gouvernement de Félix Gouin (président du gouvernement provisoire depuis le départ du général De Gaulle le 20 janvier 1946) et sur l’insistance du général Leclerc, est signé à Hanoï un projet d’accord entre la France, représentée par Jean Sainteny, Commissaire de la République au Tonkin, et l’auto-proclamée République Démocratique du Viêt-Nam représentée par MM. Ho Chi Minh et Vu Hong Khanh. Ce document est modestement intitulé « Convention préliminaire franco-vietnamienne ». Il est complété le même jour par un accord annexe, signé par Jean Sainteny, le général Salan et le général Vo Nguyen Giap, précisant la mise en œuvre militaire de la Convention.
On peut s’étonner que, lors du débat parlementaire de mars 1947, Paul Ramadier, déclarant le document du 6 mars 1946 « caduc », ait employé le terme emphatique de « traité ».
Mais l’amiral d’Argenlieu n’accepte pas les documents signés le 6 mars 1946, spécialement l’accord annexe qu’il considère comme un « Munich indochinois ». De son côté, le général Leclerc déclare : « Nous serons embourbés dans cette guerre » et préconise la poursuite des négociations. Ce qui provoque une violente dispute entre les deux hommes.
Le 18 mars 1946, après deux semaines de négociations avec la RDVN, Leclerc et son armée entrent à Hanoï. Il rencontre aussitôt Ho Chi Minh. On peut alors espérer que le conflit vietnamien est en voie de règlement.
Thierry d’Argenlieu rencontre Ho Chi Minh en baie d’Along le 24 mars et élude toute suite immédiate à la convention du 6 mars. Bien que présent sur le croiseur Émile-Bertin, le général Leclerc n’est pas invité à participer à ces entretiens.
Offensé par l’attitude de l’amiral, le général Leclerc lui écrit le 1° avril pour affirmer sa volonté de jouer franc-jeu avec les Annamites.
A la demande de l’amiral d’Argenlieu, un deuxième accord annexe est signé le 3 avril par le général Salan et le général Giap pour préciser « provisoirement » les conditions d’application de la convention du 6 mars. Naturellement, ce deuxième accord est moins favorable au Vietminh que le précédent.
A deux reprises, le 25 avril et le 8 juin, le général Leclerc avait écrit au gouvernement, avec copie au général de Gaulle, pour demander sa relève. En réponse à sa première lettre, De Gaulle avait conseillé le 3 juin : « Tenez quelque temps encore… ».

Après l’échec de la conférence de Dalat du 17 avril au 11 mai, Ho Chi Minh demande avec insistance de négocier directement avec le gouvernement français. Il vient à Fontainebleau le 6 juillet. Cette conférence se termine par un constat d’échec le 14 septembre, l’amiral d’Argenlieu ayant tout fait pour la torpiller :
– en suscitant le 1° juin 1946 la création d’une République Autonome de Cochinchine sous la présidence du docteur Nguyen Van Thinh, voulant ainsi tirer profit de la traditionnelle rivalité entre Tonkinois et Cochinchinois,
– en réunissant au même moment la 2° conférence de Dalat du 1° au 15 août.
Le 14 septembre, veille de son départ, Ho Chi Minh signe avec Marius Moutet un modus vivendi qui ne sera pas appliqué en Cochinchine et sera appliqué avec de grandes difficultés au Tonkin jusqu’au 20 novembre.

Le 12 juillet 1946, le général Leclerc est nommé Inspecteur des forces terrestres en Afrique du Nord. Il reçoit sa cinquième étoile le 14 juillet, et quitte l’Indochine le 19 juillet. Le général de division Jean-Etienne Valluy devient le nouveau Commandant en Chef.

Ensuite, les relations franco-vietnamiennes sont fortement mises à mal par le bombardement injustifié de Haïphong : Le 20 novembre lors du contrôle douanier d’une jonque de contrebandiers, des coups de feu sont échangés entre les troupes françaises et l’armée régulière vietnamienne. Pendant 48 heures, la ville est en ébullition : on tire de partout. Le 23 novembre, le général Valluy (assurant l’intérim du haut-commissaire Thierry d’Argenlieu alors en déplacement à Paris) passe outre à l’avis défavorable du général de division Louis Morlière (Commissaire de la République par intérim au Tonkin) et, court-circuitant ce dernier, fait donner l’artillerie de l’Armée de Terre, puis quelques heures plus tard l’artillerie navale. Ce bombardement aurait fait 6.000 morts.
La ville de Hanoï est en effervescence : chacun se prépare à un affrontement que l’on sent imminent.

En Cochinchine, la situation s’est également détériorée : un grand nombre de notables annamites jugés « collaborateurs » sont massacrés par les nationalistes. Le président Nguyen Van Tinh se suicide le 10 novembre.
Nguyen Van Xuân, polytechnicien et général de l’armée française, lui succède jusqu’au 7 décembre où il est remplacé par le caodaïste Lê Van Hoach.
Le caodaïsme est à la fois une religion syncrétique et un mouvement politique, parfois même une principauté autonome avec sa propre armée. Il en est de même pour la secte des Hoa-Hao qui s’est fait remarquer par sa cruauté. Ces deux sectes, opposées au Vietminh, ont été, à plusieurs reprises, les alliées temporaires des armées françaises.

Le 10 décembre, Léon Blum prône un accord sincère avec le Vietnam, sur la base de l’indépendance.
Deux jours plus tard, Léon Blum est chargé de constituer un gouvernement socialiste homogène, donc sans MRP, ni communistes. Mais ce gouvernement de transition prend fin le 16 janvier 1947. Les espoirs que ce changement politique a fait naître sont vite effacés par l’annonce du retour de l’amiral d’Argenlieu au Vietnam.
L’insurrection d’Hanoï le 19 décembre marque la dénonciation de facto de l’accord du 6 mars 1946 et le début de la généralisation de la guerre. Les chefs vietminh quittent la ville pour se réfugier dans la jungle de la moyenne région tonkinoise.

Le 25 décembre, Léon Blum envoie Marius Moutet, toujours ministre de la France d’Outre-Mer, et le général Leclerc pour rechercher les moyens d’appliquer les accords déjà signés. Marius Moutet constate l’impasse politique, tandis que le général Leclerc conclut ainsi : « Les opérations militaires ne constituent pas une fin en elles-mêmes. Le problème militaire ne peut-être isolé ou conçu séparément du plan politique … L’anticommunisme sera un levier sans appui aussi longtemps que le problème national n’aura pas été résolu ».

Le 26 janvier 1947, Ho Chi Minh déclare à la radio que le peuple du Vietnam désire la paix, une collaboration amicale avec la France, son indépendance et son unité territoriale au sein de l’Union Française.

Début 1947 en France, l’opinion publique et la classe politique réalisent que l’heure est enfin venue de trouver une solution politique et tous les partis, du PCF au MRP, pensent au général Leclerc pour mener à bien cette tâche. Celui-ci, pressenti, décline le 13 février 1947 l’offre de Paul Ramadier, après une entrevue orageuse le 8 février avec le général De Gaulle plein de rancœur envers cette 4° République qui s’est constituée sans lui, voire contre lui. Cette amertume de De Gaulle était déjà perceptible en mars 1946, comme le montre une lettre adressée à Émile Bollaert le 5 mars 1946, lettre qui est reproduite plus loin dans le chapitre 12.
Le général Juin se récuse également.