Chapitre 8 : L’Indochine en 1947

Émile Bollaert est nommé Haut-Commissaire de France (gouverneur général) en Indochine le 5 mars 1947.
Pour comprendre son action, il est nécessaire de rappeler les évènements qui se sont produits en Indochine de septembre 1939 à mars 1947.

En 1939, l’Indochine, ou Union Indochinoise, était une fédération de cinq états :

  • le royaume du Cambodge, protectorat français. Norodom Sihanouk en deviendra roi en avril 1941,
  • le royaume du Laos, protectorat français,
  • l’état du Tonkin, protectorat français,
  • l’empire d’Annam, Bao Daï en est l’empereur depuis 1926, protectorat français,
  • la Cochinchine, colonie française.

Les populations du Tonkin, d’Annam et de Cochinchine, (ces trois états sont souvent appelés les trois Ky) sont en quasi-totalité annamites, la plus grande exception étant située sur les plateaux du sud de l’Annam.

En septembre 1939, l’armée française en Indochine compte :

  • 32.000 soldats,
  • 17.000 membres des forces auxiliaires,
  • 17 avions Morane sous-équipés,
  • une marine fluviale, avec des canonnières et un pétrolier,
  • la Division navale d’Extrême-Orient, avec un sous-marin, 2 croiseurs (dont le Lamotte-Picquet) et 5 avisos.

En 1940 :
Le général d’armée Georges Catroux, gouverneur général de l’Indochine, est remplacé le 25 juin 1940 par le vice-amiral d’escadre Jean Decoux. La passation de pouvoirs a lieu le 20 juillet 1940.
Le Japon, en guerre avec la Chine depuis juillet 1937, déclare réduire les effectifs de ses troupes d’occupation en Chine méridionale. Il demande à la France l’autorisation de traverser le Tonkin pour que les garnisons japonaises autour de Canton puissent embarquer à Haïphong. A cet effet, le général Nishihara signe, le 22 septembre 1940, un accord avec le général de corps d’armée Maurice Martin, commandant supérieur des troupes en Indochine. Cet accord est confirmé le 30 octobre 1940 à Tokyo.
Le 25 septembre 1940, 25.000 soldats japonais attaquent les garnisons de Langson et de Doson, et soumettent les troupes françaises en Indochine comptant 12.000 hommes. Le loyalisme des troupes indigènes se révèle très fragile.

Dès septembre 1940, profitant des difficultés françaises, la Thaïlande revendique des territoires laotiens sur la rive droite du Mékong, avec la complicité du Japon qui lui fournit des armes. La riposte française de janvier 1941 échoue, mais la Marine sauve la face en coulant à Kohchang plusieurs bâtiments thaïlandais. Un traité de paix est signé le 9 mai 1941.

Le 22 novembre 1940, le comité du parti communiste indochinois de Cochinchine donne un signal de soulèvement. 11 provinces sur 21 s’embrasent pendant quelques semaines. Puis, les forces françaises (terre, air, mer) écrasent les communistes.

Le 29 juillet 1941 à Vichy, l’amiral François Darlan, vice-président du Conseil des Ministres, signe avec M. Sotomatsu Kato, ambassadeur du Japon en France, un accord dont voici le texte :

Protocole entre la France et l'Empire du Japon concernant la défense de l’Indochine française :

Le gouvernement français et le gouvernement impérial du Japon, prenant en considération la situation internationale actuelle, reconnaissant qu'en conséquence, dans le cas où la sécurité de l'Indochine française serait menacée, le Japon serait fondé à estimer que la tranquillité générale en Asie orientale et sa propre sécurité se trouveraient en danger, renouvelant à cette occasion l'engagement pris d'une part par le Japon de respecter les droits et intérêts de la France en Extrême-Orient, et notamment l'intégrité territoriale de l'Indochine française et les droits souverains de la France sur toutes les parties de l'Union indochinoise, et d'autre part par la France de ne contracter au sujet de l'Indochine aucun accord ou entente avec une tierce puissance prévoyant une coopération politique, économique ou militaire, de nature à l'opposer directement ou indirectement au Japon, sont convenus des dispositions suivantes :
I. Les deux gouvernements s'engagent à coopérer militairement pour la défense en commun de l'Indochine française.
II. Les dispositions ci-dessus ne resteront en vigueur qu'autant que les circonstances, ayant motivé leur adoption, subsisteront. En foi de quoi, les soussignés, dûment autorisés par leurs gouvernements respectifs, ont signé le présent protocole qui entre en vigueur ce jour même et y ont apposé leur cachet
Fait en double exemplaire en langue française et japonaise à Vichy le 29 juillet 1941 correspondant au 29ème jour du septième mois de la seizième année de Syowa.
signé : Darlan et Sotomatsu Kato

ANNEXE
- Primo -
Le Gouvernement français accorde au Japon la faculté de prendre les mesures suivantes :
a) envoi en Indochine méridionale du nombre de troupes, d'unités navales et de formations aériennes japonaises jugé nécessaire.
b) utilisation comme base aérienne des 8 localités suivantes : Siemreap, Pnom Penh, Tourane, Nhatrang, Bien Hoa, Saigon, Soctrang, et Kompong Trach, comme bases navales de Saigon et de la baie de Camranh. Les aménagements nécessaires y seront apportés par les forces japonaises.
c) Il sera accordé à ces forces la faculté de se loger, de faire des manœuvres et exercices, leur liberté de mouvement sera reconnue. Il leur sera également accordé des facilités particulières pour l'accomplissement de leur tâche. Ceci comprend la suppression des restrictions prévues par l'accord Nishihara/ Martin.
- Secundo -
Le Gouvernement français fournira les devises nécessaires à ces forces japonaises selon les modalités à établir en commun. Pour l'année en cours, le montant de ces devises s'élèvera à 23 millions de piastres indochinoises, soit environ 4 millions 500 mille piastres indochinoises par mois; Cette somme ne comprend pas les devises à fournir aux forces japonaises du Tonkin, prévues par l'accord antérieur. Le Gouvernement japonais est disposé à payer les devises susvisées au choix du Gouvernement français, soit en yens transférables, soit en dollars américains, soit en or.
Le Gouvernement français donnera son accord au dispositif général d'entrée de ces forces et prendra toutes les mesures utiles pour éviter la possibilité d'un conflit fortuit avec les forces indochinoises.
- Tertio -
Les dispositions de détail concernant les forces japonaises seront établies d'accord entre les autorités militaires japonaises et françaises sur place.

signé: Darlan et Sotomatsu Kato

Les négociations pour l’application de cet accord sont ainsi laissées à l’initiative du vice-amiral Jean Decoux. Ce dernier fait traîner les choses jusqu’en décembre 1941. Après l’attaque de Pearl Harbour le 7 décembre 1941, la France Libre déclare la guerre au Japon et ceci rend peut-être les négociations plus difficiles.

Début 1944, le général De Gaulle nomme officieusement représentant du CFLN le général de corps d’armée Eugène Mordant, commandant les troupes d’Indochine. Le général Mordant double l’amiral Decoux qui reste gouverneur général en titre. Le 3 juin 1944, le général Mordant devient le représentant officieux du GRPF.

Les relations entre le Vietminh et les États-Unis débutent en automne 1944 à l’occasion du parachutage forcé, en raison d’une panne de moteur, d’un pilote américain, le lieutenant Shaw. Il est charitablement secouru par des partisans Vietminh de la région de Cao Bang et conduit jusqu’à Ho Chi Minh qui lui fait la meilleure impression.

C’est au début du XIX° siècle que l’empereur Gia Long donna à son empire le nom de Vietnam.
Le Vietminh (Front pour l’indépendance du Vietnam) est une organisation politique et paramilitaire créée en 1941 par le parti communiste vietnamien.
Ho Chi Minh, qui signifie « Hô à la volonté éclairée », est un pseudo qu’utilise Nguyen Sinh Cung depuis 1940.

En décembre 1944, les Américains chassent les Japonais des Philippines.

Le 12 janvier 1945, des avions américains détruisent une quarantaine de navires japonais dans la rivière de Saïgon et au large du Cap Saint-Jacques. Les Japonais envisagent l’éventualité d’un débarquement américain en Indochine et, de janvier à début mars 1945, les troupes japonaises en Indochine passent de 8.000 à 60.000 hommes. La présence de l’armée japonaise se transforme en véritable occupation par le coup de force du 9 mars 1945 au cours duquel est fait prisonnier l’amiral Decoux qui reste interné 45 jours.
Sur les 38.000 hommes que compte l’armée française en Indochine, 5.000 hommes stationnés au Tonkin sous les ordres des généraux de division Gabriel Sabattier et Marcel Alessandri s’opposent, pendant quelques semaines, à cette occupation avant de se replier en Chine, en abandonnant le matériel lourd, préalablement rendu inutilisable.

Du 10 au 13 mars 1945, Georges Bidault, ministre des Affaires Étrangères, puis De Gaulle demandent aux États-Unis d’aider immédiatement ces troupes : Du 19 mars au 21 avril, cette aide est modérée et quelque peu chaotique.
Car le président Roosevelt, anticolonialiste et francophobe, a pour objectif d’empêcher le retour de la France en Indochine. L’éviction de la France et de la Grande-Bretagne permettrait aux États-Unis de dominer le Sud-Est asiatique. Cette non-assistance aux troupes françaises n’est pas comprise par certains militaires américains ; Ainsi, le général Claire Chennault, commandant la 14° air-force en Chine méridionale, se dit écœuré de laisser les Français se faire massacrer dans la jungle.
La majorité de l’armée française est internée, de manière très cruelle, par les Japonais. Ceux-ci font appel à l’informatique dans leur recherche méthodique des lambeaux de l’armée française.

Le 11 mars 1945, sous la pression japonaise, l’empereur Bao Daï proclame publiquement l’abolition du protectorat français et déclare que le pays reprend ses droits à l’indépendance. Le gouvernement Tran Trong Kim, formé par Bao Daï le 17 avril, n’arrive pas à contrôler une situation de plus en plus confuse.

Le 24 mars 1945, De Gaulle fait une déclaration évoquant la liberté de l’Indochine, mais en termes très vagues, et surtout en repoussant l’idée de l’unification des 3 Ky. Il évoque son projet de création d’un Commonwealth à la française, l’Union Française, qui ne sera officiellement constituée que le 27 octobre 1946.

En juin 1945, des agents américains basés en Chine du Sud, dont le commandant Archimedes Patti, décident de faire participer le Vietminh à leurs opérations contre les Japonais et lui fournissent des armes. A cette fin, le commandant Patti rencontre Ho Chi Minh fin avril 1945 et le 26 août 1945. Mais Washington refuse de s’engager davantage et les rapports que Patti envoie ensuite à Washington ne sont même pas ouverts.
Un mois plus tard, le 12 juillet 1945, le commandant Revol, responsable du secteur de Tsien-Tsi, informe le commandant Jean Sainteny, chef de la mission militaire n° 5 à Kun-ming, d’une proposition du Vietminh de coopérer à la résistance à l’occupation japonaise, moyennant des armes. Une mission franco-américaine « d’encadrement » est envoyée sur place. Le commandant Allison Thomas, de l’OSS (Office of Strategic Services, organisme para-militaire dirigé par le général William Donovan et qui deviendra plus tard la CIA) crée la « Deer Team » qui est parachutée le 16 juillet 1945 et dote le Vietminh d’armes neuves, ce qui augmente le prestige de ce dernier.
Ces initiatives de l’OSS sont tolérées par Washington, en raison de l’anticolonialisme de Roosevelt. Celui-ci est décédé le 12 avril 1945, mais l’administration américaine met quelque temps pour atténuer son propre anticolonialisme. Il faut attendre le 25 octobre 1945 pour que John Vincent, chef du bureau Asie au State Department déclare :
« Les États-Unis respecteront la souveraineté française en Indochine. »

Le 25 juillet 1945, le Vietminh envoie aux autorités françaises un télégramme proposant des mesures transitoires précédant une indépendance envisagée dans un délai de 5 à 10 ans. On lui répond que le gouvernement français accepte de négocier. Mais Ho Chi Minh part pour Hanoï et aucune suite est donnée à cette correspondance jusqu’au 28 septembre.

En août 1945, le général américain Albert Wedemeyer, chef d’état-major de Tchang Kaï Chek, signifie à Jean Daridan, chargé d’affaires français à Tchoung-King, son refus de laisser les 5.000 officiers et soldats réfugiés en Chine retourner au Tonkin.

L’administration française est dessaisie de tout pouvoir, mais l’inefficacité de l’administration japonaise provoque au Tonkin en automne 1945 une grande famine (un million de morts) que les différents partis annamites nationalistes utilisent paradoxalement dans leur propagande anti-française, cette propagande étant encouragée par les Japonais.
Ho Chi Minh, installé depuis juin 1945 à Tran Trao, à 80 km au nord d’Hanoï, réussit à rassembler sous son autorité ces différents partis nationalistes et à diriger un million d’habitants autour de la province de Thai Nguyen.

Le 2 août 1945, lors de la conférence de Postdam à laquelle De Gaulle n’est pas convié, les Alliés décident que les Britanniques et les Chinois seront chargés de désarmer les Japonais : les Britanniques au sud du 16° parallèle et les Chinois au nord. Le 16° parallèle passe à 50 kilomètres au sud de Hué, la capitale de l’empire d’Annam.

Le 13 août 1945, le parti communiste Vietminh constitue un Comité de Libération du peuple vietnamien. S’ensuit du 17 août au 3 octobre une période de troubles : Tant à Hanoï qu’à Saïgon, les vietnamiens et les colons commettent de nombreuses et graves exactions, aucune des armées présentes ne voulant assurer le maintien de l’ordre.

Le 14 août 1945, Bao Daï annonce l’annexion de la Cochinchine à son empire.

Le 19 août 1945, proclamation du gouvernement révolutionnaire, avec le soutien de la gendarmerie japonaise, mais ce gouvernement n’est pas reconnu par les États-Unis. Le lendemain, Ho Chi Minh et Giap se rendent maîtres de Hanoï.

Le 22 août 1945, le général Albert Wedemeyer ayant enfin levé son veto, le commandant Jean Sainteny et le commandant Patti, de l’OSS, arrivent à Gialam, l’aéroport d’Hanoï, à bord d’un avion Dakota DC3 de l’US Air Force basé à Kun-ming. Léon Pignon et le général Alessandri arriveront à Gialam le 19 septembre 1945 par les mêmes moyens.

Le 25 août 1945, Bao Daï est contraint d’abdiquer en faveur du Vietminh qui lui demande de s’installer à Hanoï et, le 10 novembre, le nomme conseiller suprême.

Le 29 août 1945, un gouvernement provisoire est formé sous la présidence d’Ho Chi Minh, et le 2 septembre, à Hanoï, celui-ci proclame la République Démocratique du Viet-Nam (RDVN).
De leur côté, les populations cambodgienne et laotienne, ainsi que leurs dirigeants respectifs, le roi Norodom Sihanouk et le prince Sisavang Vong, acceptent de rester au statu quo ante.

Dès le 20 août 1945 :
Suite à la conférence de Postdam, les Chinois entrent au Tonkin en force, soit 130.000 hommes commandés par le général Lu Han, totalement corrompu, dont Tchang Kai Chek se débarrasse en l’envoyant au Tonkin. Ils désarment les soldats français comme les soldats japonais, font main basse sur tout le commerce local et n’assurent pas la sécurité des civils français.
Tout en faisant mine de déclarer le Vietnam indépendant, ils s’emparent de la totalité de l’administration. Cette mainmise devient si importante que Leclerc doit envoyer, le 28 février 1946, le colonel Jean Crépin à Tchoung-King (capitale du Yunnan, une province au sud-ouest de la Chine où le gouvernement de Tchang Kaï Chek s’était replié) pour négocier un traité par lequel la Chine reconnaît la souveraineté de la France en Indochine. Cet accord n’est appliqué qu’après la signature d’un deuxième accord le 13 mars 1946 à Tchoung-King. D’après ces accords, la Chine s’engage à retirer ses troupes le 31 mars 1946, mais elle ne le fait que le 18 septembre 1946.
A partir du 6 septembre 1945, les Britanniques arrivent à Tan Son Nhut, l’aéroport de Saïgon. Ce sont principalement des unités indiennes, placées sous les ordres du major général Douglas Gracey. Celui-ci contribuera fortement au rétablissement de la présence française en Indochine. Il quitte l’Indochine le 28 janvier 1946 après avoir désarmé 54.000 Japonais.
Les Japonais quittent l’Indochine en mai-juin 1946.

Pour les trois Ky, voici l’évolution des événements d’août 1945 à février 1946 :

Le Vietminh se rend progressivement maître des montagnes et des campagnes du nord et du centre du Vietnam.
Dans les rizières, les partisans Vietminh sont indétectables, car ils s’immergent totalement, un roseau faisant office de tuba.

Le général de corps d’armée Philippe de Hauteclocque, dit le général Leclerc, nommé Commandant en Chef le 15 août, arrive le 5 octobre 1945 à Saïgon.
Le vice-amiral Georges Thierry d’Argenlieu, nommé Haut-Commissaire de France en Indochine le 15 août, arrive le 30 octobre 1945 à Saïgon.

Les deux hommes ont été nommés le même jour par De Gaulle qui a voulu expressément que le Commandant en Chef soit sous les ordres du Haut-Commissaire. Les deux hommes ne s’entendent pas et le fait que Leclerc ait quatre étoiles et Thierry d’Argenlieu seulement trois n’arrange pas les choses. Ce point protocolaire sera résolu quand Thierry d’Argenlieu sera nommé vice-amiral d’escadre en mars 1946.

Le général de brigade Raoul Salan, délégué militaire du haut-commissaire, s’installe à Hanoï le 1° septembre. Le 29 octobre 1945, le général Leclerc le nomme commandant des forces françaises de Chine et d’Indochine du Nord.

Courant août 1945, deux Commissaires de la République sont nommés :
– Jean Cédile pour l’Indochine du Sud. Il est parachuté le 22 août 1945 en Cochinchine et rejoint Saïgon sans trop de mal.
– Pierre Messmer pour l’Indochine du Nord. Il est parachuté le 22 août 1945 et est immédiatement capturé par le Vietminh. Durement interné, il s’évade le 18 octobre 1945 et rejoint Hanoï où il voit Jean Sainteny. Epuisé, il demande à ce dernier de rester en poste, puis regagne Saïgon et rentre en France. Il reviendra en Indochine en avril 1946 pour la première conférence de Dalat.

Ho Chi Minh ne veut pas rencontrer les représentants de De Gaulle sans s’être assuré de la bienveillance des États-Unis. Avec Vo Nguyen Giap, il reçoit, le 26 août 1945, une mission d’enquête américaine avec un enthousiasme surprenant de la part d’un mouvement communiste.
Pour se soustraire à la pression chinoise qu’il juge très dangereuse, Ho Chi Minh entame le 28 septembre 1945 des négociations secrètes avec la France :
Il rencontre Léon Pignon, directeur de la section Indochine du ministère des Colonies, et le général de brigade Marcel Alessandri.
Le 15 octobre 1945, il rencontre Jean Sainteny, Commissaire de la République au Tonkin depuis le 2 octobre.  Le 8 février 1946, il rencontre le général Raoul Salan.

Deux jours après son arrivée à Saïgon, Leclerc déclare à la population française, le 7 octobre 1945 : « Les Indochinois, égarés momentanément par une propagande funeste, ne sont pas nos ennemis. » et à ses troupes, il donne comme instruction : « Vous n’allez plus vous battre en pays hostile contre l’ennemi séculaire de la France. C’est un difficile travail de pacification que vous aurez à faire en Indochine. »
Début janvier 1946, Thierry d’Argenlieu se plaint à De Gaulle des tendances capitulardes de Leclerc.

Le 26 janvier 1946 :
Tchang Kaï Chek autorise les troupes françaises à quitter le Yunnan pour le Laos.

Le 16 février 1946 :
Ho Chi Minh indique à Jean Sainteny qu’il est prêt à négocier sur la base de l’adhésion à l’Union française. Jean Sainteny en informe le général Leclerc. Le 18 février 1946, Leclerc envoie au Gouvernement Provisoire de la République Française présidé par Félix Gouin un télégramme proposant un accord avec le Vietminh. Le gouvernement donne son accord de principe que le Haut-Commissaire Thierry d’Argenlieu est chargé de transmettre à Jean Sainteny, qui le fera connaître à Ho Chi Minh.

Le 6 mars 1946 :
En présence de MM. Nguyen Tuong Tam, Hoang Minh Giam, Léon Pignon, Louis Caput (représentant local de la SFIO), du général Salan, des observateurs des Alliés (britannique, américain, chinois), une « Convention Préliminaire » est signée entre la République Française représentée par M. Jean Sainteny et la République du Viêt-Nam représentée par MM. Ho Chi Minh et Vu Hong Khahn. En voici le texte :

Le gouvernement de la République française représenté par M. Sainteny, délégué du Haut-Commissaire de France, régulièrement mandaté par le vice-amiral d'escadre Thierry d'Argenlieu, Haut-Commissaire de France, dépositaire des pouvoirs de la République française, d'une part, et le gouvernement du Viet-Nam, représenté par son président, M. Ho Chi Minh, et le délégué spécial du Conseil des Ministres M. Vu Hong Khahn, d'autre part, sont convenus de ce qui suit :

1) Le gouvernement français reconnaît la République du Viet-Nam comme un État libre, ayant son gouvernement, son Parlement, son armée et ses finances, faisant partie de la Fédération Indochinoise et de l'Union française, et s'engage à entériner les décisions prises par les populations consultées par référendum.
2) Le gouvernement du Viet-Nam se déclare prêt à accueillir amicalement l'armée française lorsque, conformément aux accords internationaux, elle relèvera les troupes chinoises. Un accord annexe, joint à la présente convention préliminaire, fixera les modalités selon lesquelles s'effectueront les opérations de la relève.
3) Les stipulations ci-dessus formulées entreront immédiatement en vigueur aussitôt après l'échange des signatures.

Chacune des parties contractantes prendra toutes les mesures nécessaires pour faire cesser sur-le-champ les hostilités, maintenir ses troupes sur leurs positions respectives et créer un climat favorable à l'ouverture immédiate de relations amicales avec la France. Ces négociations porteront notamment sur les relations diplomatiques du Viet-Nam avec les États étrangers, le statut futur de l'Indochine, les intérêts économiques et culturels. Hanoï, Saïgon ou Paris pourront être prévus comme siège de la conférence.

Cette convention a été complétée par une annexe, d’ordre militaire, signée le même jour, 6 mars 1946, par les trois mêmes personnes. En voici le texte :

Entre les Hautes parties contractantes désignées à la Convention préliminaire, il est convenu ce qui suit :

1) Les Forces de relève se composeront :
-a) de dix mille Vietnamiens, avec leurs cadres Vietnamiens, relevant des autorités du VIET-NAM.
-b) de quinze mille Français, y compris les Forces Françaises résidant actuellement dans le territoire du VIET-NAM au Nord du 16ème parallèle. Les dits éléments devront être composés uniquement de Français d'origine métropolitaine, à l'exception des Troupes chargées de la garde des prisonniers Japonais.

L'ensemble de ces forces sera placé sous le Commandement Supérieur Français, assisté de délégués Vietnamiens. La progression, l'implantation et l'utilisation de ces forces seront définies au cours d'une Conférence d'Etat-Major entre les Représentants des Commandements Français et Vietnamiens, laquelle se tiendra dès le débarquement des Unités Françaises.
Des Commissions Mixtes seront créées à tous les échelons, pour assurer dans un esprit d'amicale collaboration, la liaison entre les Troupes Françaises et les Troupes Vietnamiennes.

2) Les éléments français des forces de relève seront répartis en trois catégories :
-a) Les Unités chargées d'assurer le garde des prisonniers de guerre Japonais. Ces Unités seront rapatriées dès que leur mission sera devenue sans objet par suite de l'évacuation des prisonniers japonais, en tout cas, dans un délai maximum de dix mois.
-b) Les Unités chargées d'assurer, en collaboration avec l'armée Vietnamienne, le maintien de l'ordre public et de la sécurité du territoire vietnamien. Ces Unités seront relevées, par cinquième, chaque année, par l'Armée Vietnamienne, cette relève étant donc effectivement réalisée dans un délai de cinq ans.
-c) Les Unités chargées de la Défense des bases navales et aériennes. La durée de la mission confiée à ces Unités sera définie dans les Conférences ultérieures.

3) Dans les places où les troupes Françaises et Vietnamiennes tiendront garnison, des zones de cantonnement nettement délimitées leur seront assignées.

4) Le gouvernement Français s'engage à ne pas utiliser les prisonniers Japonais à des fins militaires.

Fait à HANOI, le 6 Mars 1946
Signé : SAINTENY, HO CHI MINH, VU HONG KHANH

On peut s’étonner que, lors du débat parlementaire de mars 1947, Paul Ramadier, déclarant le document du 6 mars 1946 « caduc », ait employé le terme emphatique de « traité ».

Cet accord ne fait pas l’unanimité et quand Ho Chi Minh vient le défendre le 7 mars devant la population d’Hanoï, la foule est rétive, méfiante et nerveuse.
Bao Daï, conseiller suprême du Vietminh, avait obstinément refusé de participer aux négociations de Sainteny, qu’il connaît bien, avec les « rouges ». Il désapprouve l’accord du 6 mars 1946 et quitte le Vietnam en avril 1946 pour s’installer à Hong-Kong où il mène une vie dissolue. Quelques mois plus tard, Ho Chi Minh lui écrit :

N'oubliez pas que vous représentez le Vietnam et son histoire. Que votre vie soit digne du nom que vous portez, de la patrie commune, de notre indépendance enfin acquise.

L’amiral Thierry d’Argenlieu n’approuve pas, non plus, les documents signés le 6 mars 1946, notamment l’accord annexe qu’il considère comme un « Munich indochinois ». De son côté, le général Leclerc déclare : « Nous serons embourbés dans cette guerre » et préconise la poursuite des négociations. Ce qui provoque une violente dispute entre les deux hommes.

Le 6 mars 1946 toujours, le général Leclerc ayant reçu l’accord des dirigeants chinois et vietnamiens, la flotte française se présente à l’entrée de la rivière d’Haïphong où elle est accueillie par un violent tir des troupes chinoises. Un LST brûle et 137 hommes sont tués. Leclerc a ordonné de riposter avec modération et parlemente avec le général chinois Wang. Celui-ci accepte que la flotte stationne en aval d’Haïphong, mais n’autorise pas le débarquement des troupes françaises. Il faudra deux semaines de négociations pour que celui-ci soit accepté.

Le 18 mars 1946, Leclerc et les 1500 hommes du groupement de marche de la 2° DB, commandé par le lieutenant-colonel Jacques Massu, entrent à Hanoï. Il rencontre aussitôt Ho Chi Minh. On peut alors espérer que le conflit vietnamien soit en voie de règlement.

Le 24 mars 1946, Thierry d’Argenlieu reçoit Ho Chi Minh en baie d’Along et élude toute suite immédiate à la convention du 6 mars. Bien que présent sur le croiseur Émile-Bertin, le général Leclerc n’est pas invité à participer à ces entretiens. Offensé par l’attitude de l’amiral, le général Leclerc lui écrit le 1° avril pour affirmer sa volonté de jouer franc-jeu avec les Annamites.

Une pirogue dans la baie d’Along
Ho Chi Minh, Sainteny, Leclerc et Thierry d’Argenlieu sur l’Emile-Bertin

Le 3 avril 1946, à la demande de l’amiral Thierry d’Argenlieu, un deuxième accord annexe est signé par le général Salan, le général Vo Nguyen Giap et M. Vu Hong Khahn pour préciser « provisoirement » les conditions d’application de la convention du 6 mars 1946. Par ce deuxième accord, l’amiral cherche à restreindre la portée des documents signés le 6 mars. Le délai de 5 ans au bout duquel les forces françaises doivent quitter le Vietnam est supprimé. Voici ce document que nous avons péniblement déchiffré dans les archives du général Salan :

Le 3 avril 1946,à Hanoï :
- Le Général SALAN, Délégué militaire du Haut-Commissaire de la République Française, d'une part,
- MM.VO NGUYEN GIAP et VU HONG KHANH, Président et Vice-Président du Conseil Supérieur de la Défense Nationale de la République du VIET-NAM, d'autre part,
sont convenus de ce qui suit :

I. LES FORCES DE RELEVE

1) Les forces de relève Franco-Vietamiennes se composeront de 10.000 Vietnamiens et de 15.000 Français.
2) Les 10.000 Vietnamiens (dont 5.000 sont armés) constituant 2 unités avec leurs cadres Vietnamiens, et relevant des autorités du VIET-NAM, seront mis à la disposition du Commandant Supérieur français assisté de Délégués Vietnamiens au fur et à mesure des nécessités de la relève.
Ils continueront à être administrés par le Gouvernement Vietnamien.
3) La modernisation de leur équipement, de leur armement ainsi que les questions d'administration et de ravitaillement, avec l'aide de la FRANCE, seront étudiées au cours des négociations générales.
4) L'effectif des Forces Françaises dans le territoire du VIET-NAM au Nord du 16ème parallèle ne doit pas dépasser 15.000 hommes.
5) Les forces françaises doivent être composées uniquement de Français métropolitains. Les Français d'origine non métropolitaine devront être uniquement affectés à la garde des prisonniers de guerre Japonais.

II. IMPLANTATION ET REPARTITION DES TROUPES

1) Troupes françaises :
L'effectif prévu pour la garde des prisonniers de guerre Japonais est de 500 hommes.
Les unités chargées d'assurer, en collaboration avec l'armée Vietnamienne, le maintien de l'ordre public et la sécurité du territoire vietnamien, ainsi que les unités chargées de la défense des bases, seront stationnées suivant le tableau donné dans l'annexe 3. Leur effectif total s'élève à 14.500 hommes.
2) Troupes vietnamiennes :
L'implantation des troupes vietnamiennes de relève est réglée suivant le tableau donné en annexe 2.
3) L'implantation des troupes de relève peut être toutefois soumise à révision par entente commune.
4) Pour chaque point d'implantation, les zones de cantonnement dans le centre urbain seront choisies d'un commun accord. Les bâtiments militaires , ou de l'ancienne garde indochinoise, dans les zones de cantonnement seront utilisés en priorité. Ils doivent se prêter à cette utilisation.
De même, le traitement médical devra se faire dans les hôpitaux ou les infirmeries militaires à déterminer d'un commun accord. Les frais d'installation et de fonctionnement seront supportés proportionnellement aux effectifs cantonnés et soignés.
5)Le port des armes des militaires en dehors de leur service est en principe interdit. Une réglementation sera établie à cet effet pour chaque localité, d'un commun accord.
6)Les terrains de manœuvre et d'exercice, ainsi que leur usage, seront fixés par les commandements locaux, d'un commun accord.
7)Les véhicules militaires de liaison et de ravitaillement (avec, au maximum, 4 hommes armés par voiture) circuleront normalement et sans laisser-passer entre les postes français et vietnamiens de relève. Le nombre d'hommes armés par convoi de ravitaillement ou de mission de liaison n'excédera pas 60. Chaque unité de relève contrôlera ses propres véhicules. Des missions mixtes seront créées, en tous temps, aux postes de contrôle qui devront communiquer leurs comptes-rendus de circulation. L'établissement de ces postes de contrôle sera arrêté d'un commun accord.
8)Les voies fluviales sont ouvertes au trafic militaire dans les mêmes conditions. Pour tenir compte de certaines conditions locales et jusqu'à ce que la sécurité générale soit établie, le commandement français s'adressera cependant au gouvernement vietnamien avant de faire des mouvements et tiendra compte de ses suggestions.
9)Les questions des Chemins de Fer, des P.T.T et de la radio feront l'objet d'accords ultérieurs entre les organismes compétents.

III. PROGRESSION DES TROUPES DE RELEVE

Pour chaque mouvement des troupes françaises ou vietnamiennes de relève, les ordres, élaborés avec la Délégation Vietnamienne à l'échelon du commandement supérieur, seront soumis à cette Délégation au moins 48 heures à l'avance. Ils devront fixer la date, l'itinéraire et les modalités du mouvement. Le gouvernement vietnamien préviendra la population parer à des incidents, dans la mesure du possible.
En ce qui concerne les villes frontières, étant données les difficultés locales, les troupes françaises doivent tenir le plus grand compte des modalités recommandées par le gouvernement vietnamien.
Ces mouvements ne doivent, en aucune façon, affecter le plan d'implantation prévu aux annexes 1 et 2.

IV. UTILISATION DES TROUPES

1) Organisation du commandement :
Les forces de relève franco-vietnamiennes sont placées sous le Commandement Supérieur français, assisté d'une délégation vietnamienne installée auprès de lui en permanence et dont le chef devra être d'un rang élevé.
Les ordres du Commandant Supérieur aux forces franco-vietnamiennes de relève seront pris en accord avec les délégués vietnamiens. Les ordres concernant les troupes vietnamiennes de relève seront contresignés et transmis, en temps utile, par les délégués vietnamiens aux troupes vietnamiennes de relève.
2) L'ordre et la sécurité :
Les troupes françaises et vietnamiennes de relève, sous l'autorité du Commandant Supérieur Français assisté des délégués vietnamiens, ,collaboreront avec l'armée Vietnamienne au maintien de l'ordre et de la sécurité dans les conditions suivantes :
-a) garde permanente de certains points sensibles arrêtés d'un commun accord.
-b) discipline intérieure à chaque armée par ses moyens propres habituels dont la mise en oeuvre sera arrêtée d'un commun accord.
-c) appoint de piquets et patrouilles mixtes fourni aux forces locales de police par les commandants d'armée français et vietnamiens à la demande des autorités vietnamiennes par le canal des organismes de liaison permanents existants.
-d) la question de la responsabilité du Commandement Supérieur Français dans le domaine de la protection, de la vie et des biens des nationaux étrangers fera l'objet d'un protocole séparé avec le gouvernement du VIET-NAM.

V. LA LIAISON ET LE CONTROLE

1) Une commission mixte centrale de liaison et de contrôle est créée. Son siège est à HANOI. Elle est chargé de contrôler l'application fidèle des clauses du présent accord.
2) Elle prendra toutes dispositions pour favoriser les contacts amicaux et prévenir les malentendus et les incidents entre les deux armées.
3) Des commissions mixtes locales seront constituées, suivant les besoins, entre les troupes vietnamiennes et françaises de relève dans les différents centres d'implantation.
Elles reçoivent les directives de la Commission de HANOI à laquelle elles peuvent recourir. Dans l'application de ces directives, elles dépendent des Commandants d'Armée français et vietnamiens locaux. Elles établissent les accords locaux.

VI. ARMISTICE

1) Accord sur l'envoi d'une Commission d'Armistice dans le sud du Trang-Bo (Annam).
2) Réserve sur la question d'Armistice dans le Nam-Bo (Cochinchine).

Fait à HANOI, le 3 avril 1946
Signé : SALAN, VO NGUYEN GIAP, VU HONG KHANH

Ce document, extrêmement confus, appelle deux questions:
– Qui l’a rédigé ?
– Pourquoi Salan et les responsables vietnamiens ont-ils signé un accord aussi inconsistant ?

Vo Nguyen Giap et Ho Chi Minh en 1942


Vo Nguyen Giap, qui deviendra très vite le chef de l’armée du Vietminh, avait fait la connaissance d’Ho Chi Minh en 1940 à Kun-ming et aussitôt les deux hommes devinrent des amis inséparables.

Leclerc ne supporte pas la mégalomanie de Thierry d’Argenlieu qui crée, le 13 novembre 1945 (décision n° 14/EM/1), un Comité militaire pour l’Indochine à seule fin de diminuer l’autorité du Commandant en Chef. A deux reprises, le 25 avril et le 8 juin 1946, Leclerc écrit au général Juin, chef d’état-major de la Défense Nationale, avec copie au général de Gaulle, pour demander sa relève. En réponse à sa première lettre, De Gaulle conseille le 3 juin : « Tenez quelque temps encore… ».

Le 27 mars 1946, Leclerc envoie un rapport détaillé au gouvernement dont voici deux extraits :

- Je me suis aperçu soudain combien le Gouvernement avait été imparfaitement et faussement informé.
- J'avais, le 14 février, télégraphié à Paris qu'il fallait aller jusqu'au mot même d' "indépendance" pour éviter d'aller à un échec trop grave.

Leclerc ne désigne personne, mais la première personne chargée officiellement d’informer le gouvernement est le Haut-Commissaire Thierry d’Argenlieu.

Avril-septembre 1946
 :
L’amiral Thierry d’Argenlieu réunit une conférence à Dalat, du 17 avril au 11 mai, mais les positions des deux délégations semblent inconciliables : La délégation vietnamienne, dont le général Vo Nguyen Giap, veut instaurer indépendance de fait d’un Vietnam unifié (comprenant la Cochinchine) sur les points culturel, politique, économique et militaire, en prélude de l’indépendance totale. La délégation française, dont Pierre Messmer et le général Raoul Salan, cherche à annuler la convention préliminaire du 6 mars 1946. L’échec est inévitable.
Aussitôt, Ho Chi Minh demande, avec insistance, à négocier directement avec le gouvernement français. Le gouvernement ayant donné son accord, une délégation vietnamienne, dirigée par Pham Van Dong, un proche d’Ho Chi Minh, vient à Paris du 26 avril au 16 mai pour préparer la rencontre franco-vietnamienne. Au Bourget, avant de monter dans l’avion du retour, la délégation entonne spontanément une vibrante Marseillaise.

Ho Chi Minh quitte l’Indochine le 31 mai 1946. Quand son avion survole Damas dans la soirée du 1° juin, il apprend par la radio que l’amiral Thierry d’Argenlieu a fait proclamer, le jour même, la République de Cochinchine. Quand son avion atterrit à Biarritz le 2 juin, il déclare amèrement à Jean Sainteny, venu l’accueillir, qu’il ne voit plus la nécessité de rester en France. Sainteny le réconforte, mais il lui faudra quelques jours pour retrouver son équilibre. Il visite le pays basque, et même Lourdes, en attendant la formation du gouvernement de Georges Bidault, tout récemment nommé Président du Conseil.

Il arrive le 12 juin 1946 au Bourget où le gouvernement représenté par M. Marius Moutet, ministre de la France d’Outre-Mer, le reçoit comme un chef d’État. Il est acclamé par la foule parisienne. Il va raviver la flamme de l’Arc de Triomphe le 3 juillet 1946. Voici la copie du livre d’or de l’Arc de Triomphe où l’on voit les signatures d’Ho Chi Minh, de Jean Sainteny, du général Raoul Salan et de M. Honoré Pham Ngoc Xuan :

(c) Archives de la Flamme

Ho Chi Minh assiste au défilé du 14 juillet 1946, mais Bidault ne veut pas l’avoir à ses côtés.
La conférence s’ouvre à Fontainebleau le 6 juillet, mais se termine le 12 septembre par un constat d’échec, l’amiral Thierry d’Argenlieu ayant tout fait pour la torpiller :
– en suscitant le 1° juin 1946 la création d’une République Autonome de Cochinchine sous la présidence du docteur Nguyen Van Thinh,
– en réunissant, du 1° au 15 août, la 2° conférence de Dalat, intitulée « Conférence préparatoire sur le statut de la Fédération indochinoise dans l’Union française » , à laquelle le gouvernement du Viet-Nam n’est pas convié.

Le 12 juillet 1946 :
Le général Leclerc est nommé Inspecteur des forces terrestres en Afrique du nord. Il reçoit sa cinquième étoile le 14 juillet, et quitte l’Indochine le 19 juillet. Il est remplacé, comme Commandant supérieur des troupes d’Indochine, par le général Jean-Etienne Valluy, par décision du Gouvernement Provisoire de la République Française présidé par Georges Bidault (MRP), le ministre des Armées étant Edmond Michelet (MRP). Le général de brigade Valluy était arrivé en Indochine en décembre 1945 avec la 9° division d’Infanterie Coloniale. Il avait été nommé général de division le 25 mars 1946. Après sa nomination de juillet 1946, il déclare : « Il faut accepter loyalement les accords, écarter résolument ceux qui sont décidés à les saboter, colonialistes avoués ou camouflés. » (rapporté par le général Jean Marchand)

Le 17 septembre 1946 :
Ho Chi Minh choisit de rentrer par bateau. Sur sa demande (pour ne pas arriver au Tonkin les mains vides), Ho Chi Minh signe avec Marius Moutet un modus vivendi. Ce document est transmis le 18 septembre au Conseil des Ministres qui l’approuve, mais son texte n’est pas publié par le gouvernement. Le ministère des Affaires Étrangères communique ce document à M. Jefferson Caffery, ambassadeur des États-Unis en France, qui en fait l’analyse suivante, dans son rapport du 17 septembre au Secrétariat d’État :

1) Droits démocratiques réciproques pour les étrangers, 
2) Reconnaissance des droits de propriété réciproques. Restitution des biens français réquisitionnés ou saisis au Viet-Nam. 
3) Libre activité des écoles françaises au Viet-Nam. Restitution de l'Institut Pasteur. 
4) Priorité donnée par le Viet-Nam à la France dans la recherche de conseillers, techniciens et experts. 
5) Piastre, monnaie unique de l'Indochine, liée au franc français, la Banque d'Indochine restant temporairement la banque d'émission. 
6) Union douanière et libre échange au sein de la Fédération indochinoise. 
7) Coordination des transports et des communications de tous types au sein de la Fédération indochinoise et de l'Union française. 
8) En attendant un accord sur les relations diplomatiques vietnamiennes, une Commission mixte organisera la représentation consulaire avec les Etats voisins.

Mais nous connaissons le texte original de l’article 9 concernant la Cochinchine. Voici ce texte :

a) Il sera mis fin de part et d'autre à tous actes d'hostilité et de violence.
b) Des accords des états-majors français et vietnamiens régleront les conditions d'application et de contrôle des mesures décidées en commun.
c) Il est précisé que les prisonniers actuellement détenus pour des motifs politiques seront libérés à l'exception de ceux poursuivis pour crimes et délits de droit commun. Il en sera de même pour les prisonniers faits en cours d'opérations. Le Vietnam garantit qu'aucune poursuite ne sera engagée et qu'aucun acte de violence ne sera toléré, contre toute personne en raison de son attachement ou de sa fidélité à la France. Réciproquement, le Gouvernement français garantit que nulle poursuite ne sera engagée et qu'aucun acte de violence ne sera toléré envers toute personne en raison de son attachement au Vietnam.
d) La jouissance des libertés démocratiques définies à l'article premier sera réciproquement garantie.
e) Il sera mis fin aux propagandes inamicales de part et d'autre.
f) Le Gouvernement français et le Gouvernement de la République du Vietnam collaboreront pour la mise hors d'état de nuire des ressortissants des puissances ex-ennemies.
g) Une personnalité désignée par le Gouvernement de la République démocratique du Vietnam et agréée par le Gouvernement français sera accréditée auprès du haut-commissaire pour établir la coopération indispensable en vue de l'exécution des présents accords.

Signé : Ho Chi Minh, Marius Moutet

A la suite de cet accord, les hostilités cesseront en Cochinchine le 30 octobre 1946, tandis qu’au Tonkin, cet accord sera appliqué avec de grandes difficultés jusqu’au 20 novembre 1946.

Septembre-octobre 1946 :
Ho Chi Minh fait le voyage de Toulon à HaÏphong, du 19 septembre au 21 octobre 1946, sur l’aviso Dumont-d’Urville. Le commandant le trouve enjoué. Il taquine l’aumônier sur l’existence de Dieu. Au cours du voyage, il rencontre l’amiral Thierry d’Argenlieu en baie de Cam-ranh. A son arrivée à Haïphong, il reçoit un accueil enthousiaste (un délire, dira un témoin) et il fait chanter la Marseillaise par la foule. Mais il est critiqué par le bureau politique de son parti, y compris par ses lieutenants Vo Nguyen Giap et Pham Van Dong.

Novembre 1946 :
Les relations franco-vietnamiennes sont fortement mises à mal par le bombardement injustifié de Haïphong :

Le 11 novembre 1946 , Ho Chi Minh adresse au Président du Conseil Bidault une protestation contre la création unilatérale à Haïphong d’un bureau français de douane.

Le 20 novembre 1946, lors du contrôle douanier d’une jonque de contrebandiers transportant de l’essence, des coups de feu sont échangés entre les troupes françaises et l’armée régulière vietnamienne. Pendant 48 heures, la ville est en ébullition, mais un accord est rapidement conclu entre le ministre de l’Intérieur vietnamien Tran Dinh Nam et M. Lami, directeur des affaires politiques du Commissaire de la République. entraînant le cessez-le-feu. L’incident est donc clos.

Le 23 novembre 1946 :
Le général Valluy (assurant l’intérim du Haut-Commissaire Thierry d’Argenlieu en déplacement à Paris) passe outre à l’avis défavorable du général de division Louis Morlière (Commissaire de la République par intérim au Tonkin) et, court-circuitant ce dernier, fait donner l’artillerie de l’Armée de Terre, puis quelques heures plus tard l’artillerie navale. Ce bombardement aurait fait 6.000 morts.
Le journaliste Jean Lacouture écrira que cette extraordinaire initiative d’un homme qui passait jusqu’alors comme libéral a suscité bien des commentaires. Il rapporte que, quelques semaines plus tôt, à Paris, le Président du Conseil Georges Bidault avait conseillé à Valluy de faire donner le canon au cas où le Vietminh se montrerait trop entreprenant.
La ville de Hanoï est en effervescence : chacun se prépare à un affrontement que l’on sent imminent. Ho Chi Minh s’accroche à un espoir et attend impatiemment le retour à Hanoï de Sainteny. Celui-ci quitte Paris le 3 novembre 1946, mais il est retenu à Saïgon pendant six jours et n’arrive à Hanoï que le 2 décembre. Il voit Ho Chi Minh, malade, le lendemain.
Le 18 décembre 1946, la situation s’est aggravée à Hanoï à l’initiative de Vo Nguyen Giap.
La révolte de Hanoï débute le 19 décembre 1946 à 20h04 par l’explosion de la centrale électrique. Sainteny, circulant dans une automitrailleuse, est blessé quand celle-ci saute sur une mine. Après un appel solennel à la résistance, Ho Chi Minh et Vo Nguyen Giap s’échappent vers les rizières de la Haute Région. Avant son retour en France, Sainteny reçoit le 24 janvier 1947 une lettre amicale d’Ho Chi Minh espérant la reprise des négociations.
La révolte d’Hanoï marque la dénonciation de facto de l’accord du 6 mars 1946 et le début de la guerre générale.
En Cochinchine, la situation s’est également détériorée : un grand nombre de notables annamites jugés « collaborateurs » sont massacrés par les nationalistes. Le président Nguyen Van Tinh se suicide le 10 novembre. Nguyen Van Xuân, polytechnicien et général de brigade dans l’armée française, lui succède jusqu’au 7 décembre où il est remplacé par le caodaïste Lê Van Hoach.
Le caodaïsme est à la fois une religion syncrétique et un mouvement politique, parfois même une principauté autonome avec sa propre armée. Il en est de même pour la secte des Hoa-Hao qui se fait remarquer par sa cruauté. Ces deux sectes, opposées au PCI puis au Vietminh, sont, à plusieurs reprises, les alliées temporaires des armées françaises.

Le 28 novembre 1946 :
Le gouvernement Bidault, qui soutenait sans réserve le général Valluy démissionne et, le 12 décembre, Léon Blum est nommé Président du Conseil.
Deux jours plus tôt, dans un article du journal Le Populaire, Léon Blum avait prôné un accord sincère avec le Vietnam, sur la base de l’indépendance. Il est chargé de constituer un gouvernement socialiste homogène, donc sans MRP, ni communistes.

Le 15 décembre 1946 :
Ho Chi Minh envoie à Léon Blum un long télégramme de félicitations où il affirme « son désir sincère de coopération fraternelle avec le peuple de France ». Mais ce message, qui doit être relayé par Saïgon, est retardé et n’arrivera que le 26 décembre.

Le 20 décembre 1946 :
Le général Juin ordonne au général Valluy « d’arriver à une suspension d’armes sans compromettre la situation des troupes et des ressortissants français. »

Le 25 décembre 1946 :
Léon Blum envoie Marius Moutet, toujours ministre de la France d’Outre-Mer, et le général Leclerc rechercher les moyens d’appliquer les accords déjà signés. Marius Moutet constate l’impasse politique, tandis que le général Leclerc conclut :
« Les opérations militaires ne constituent pas une fin en elles-mêmes. Le problème militaire ne peut-être isolé ou conçu séparément du plan politique … L’anticommunisme sera un levier sans appui aussi longtemps que le problème national n’aura pas été résolu. »
Il constate que, depuis qu’il n’est plus à leur tête, les chefs militaires (le colonel Massu, les généraux Salan et Valluy) n’ont pas suivi sa politique.

Le 12 janvier 1947 :
Léon Blum propose à Leclerc de remplacer Valluy et ultérieurement de remplacer Thierry d’Argenlieu. Leclerc refuse, car il n’accepte plus d’être le subordonné de l’amiral.

Le 16 janvier 1947 :
L’élection du premier président de la 4° République, M. Vincent Auriol, met fin au gouvernement transitoire de Léon Blum. Les espoirs que ce changement politique avait fait naître sont vite effacés par l’annonce du retour de l’amiral Thierry d’Argenlieu au Vietnam.

Le 23 janvier 1947 :
Paul Ramadier est nommé Président du Conseil.
En France, l’opinion publique et la classe politique prennent enfin conscience de la nécessité de trouver une solution politique et tous les partis, du PCF au MRP, pensent au général Leclerc pour mener à bien cette tâche.
Au cours d’une réception à l’Élysée, Maurice Thorez, premier secrétaire du Parti Communiste, aborde Leclerc en lui disant : « Il faut que vous alliez en Indochine, mon général, vous êtes le seul qui pourra nous tirer de ce merdier. »

Le 26 janvier 1947 :
Ho Chi Minh déclare à la radio que le peuple du Vietnam désire la paix, une collaboration amicale avec la France, son indépendance et son unité territoriale au sein de l’Union Française.

Le 27 janvier 1947 :
Paul Ramadier propose à Leclerc de succéder à Thierry d’Argenlieu. Le président Vincent Auriol appuie cette proposition. Leclerc ne refuse pas, mais émet des conditions que Ramadier se déclare incapable d’accepter sans l’accord du Parlement. Ramadier envisage de réunir des commissions pour étudier ces conditions.
Leclerc hésite et va voir De Gaulle à Colombey qui lui dit :
« N’acceptez pas. On se servira de vous. On vous fera endosser la responsabilité de l’abandon de l’Indochine. »
Puis s’engage une discussion très vive sur la politique française en Syrie en 1945. En conclusion, De Gaulle confirme son conseil de refuser. Leclerc écrit à Ramadier pour lui signifier avec regret son refus définitif.

Le général Alphonse Juin se récuse également.

Le 5 mars 1947 :
Émile Bollaert est nommé Haut-Commissaire de France en Indochine par le gouvernement Ramadier.

(mis à jour en avril 2024)
-> Chapitre 9 : Tentatives de paix en Indochine